Dr. Alimantado : the “Best dressed chicken in town”…

Des histoires incroyables dans le reggae, il y en a des milliers…Des histoires de producteurs ancien flic qui menaçait ses artistes avec un flingue quand les répétitions se passaient pas comme il le voulait…Des artistes qui enregistraient en une session de quelques heures des albums gravés dans le marbre de l’histoire du reggae…

Mais celle de Dr. Alimantado est sûrement l’une des plus originales.

Né James Winston Thompson en 1952, à Kingstown, il grandit dans les rues du ghetto. Attiré par les idéaux rastas, il se laisse pousser des dreadlocks et commence à toaster en écoutant des titres de U-Roy. Lee « Stratch » Perry est le premier à lui donner sa chance, comme choriste tout d’abord, puis comme chanteur à part entière sous le pseudo de Winston Prince.

En 1973, il monte son propre label, ce qui était extrêmement rare à une époque où seuls quelques producteurs expérimentés monopolisait toute la scène reggae. En 1974 sort son album culte « Best dressed chicken in town »…Quel titre quand même ! Succès correct en Jamaïque, mais surtout un énorme succès en Angleterre où il devient l’artiste underground qu’il faut avoir écouté…

En 1976, sa vie bascule. Rentrant d’une baignade en mer, et remontant les rues du ghetto, un bus fonce sur lui et le percute…Gravement blessé aux jambes, sa remise en cause est totale. Il enregistre alors l’un de ses titres ultimes, « Born for a purpose ». Il y raconte que le chauffeur de bus l’avait volontairement visé, en raison de ses dreadlocks…Il y chante, avec une émotion intense « If you feel that you have no reason for living, Don’t determine my life. »

Récupéré par le mouvement punk naissant, il poursuivit une partie de sa carrière en Angleterre, sous la protection de Johnny Rotten des Sex Pistols. A ce titre, Dr. Alimantado est l’un des rares artistes reggae à avoir incarné une image quasi parfaite du cross-over entre jamaïque et europe et à avoir été à l’affut des sons rebelles de l’époque.

Jimmy Castor Bunch, ou le groove de Captain Cavern

Que dire de plus quand la photo du personnage en dit déjà autant ? Peut être que Jimmy Castor et son « Bunch » ont été les dynamiteurs du funk dans les 70’s. Qu’ils ont révolutionné un genre et l’ont expédié dans une autre dimension, à mi-chemin de la soul, du funk de la disco et du grand n’importe quoi…

Tout avait pourtant commencé de manière classique. Jimmy Castor débute sa carrière à la fin des 50’s comme chanteur dans divers groupes de doo wop (Wing with the Juniors, The Teenagers…), puis s’exerce dans les 60’s au saxophone dans des groupes soul et latin-jazz. Jusque là, tout va bien…

Mais en 1972, lorsqu’il se décide à former le Jimmy Castor Bunch, il crée une véritable légende aussi délirante qu’ingénieuse. Cette folie collective se concrétisera par les albums « It’s just begun », « Phase two », « The everything man »…Inventant les personnages du « Troglodyte (cave man) », de Luther l’Anthropoïde qui danse le funk dans sa caverne équipée d’un système hi-fi, traquant la donzelle du crétacé (« Bertha Butt Boogie ») sur les dance floor préhistoriques, Jimmy Castor propulse le funk dans la stratosphère.

Cette aventure marquera à tout jamais sa carrière, qui sera ancrée, tout au long des 70’s, aux toutes premières places des charts . Moitié chantés, moitié parlés/hurlés/éructés, ces titres font la part belle aux rythmes latins ainsi qu’aux clins d’oeil respectueux (avec notamment une reprise de Hendrix sur l’album « Phase two »). Abandonnant le Bunch en 1976, Jimmy Castor se consacre alors à une carrière solo puis lance son propre label dans les 80’s, Long Distance.

Respecté comme une des figures marquantes de la musique afro-américaine moderne, il a largement été samplé par le hip-hop. A l’instar d’un personnage comme George Clinton, Jimmy Castor est l’un des rares artistes américains a avoir façonné une nouvelle forme de funk tout en ayant un pied dans les nouveaux courants musicaux qui naissaient à cette époque. C’est le privilège des visionnaires.

Aux dernières nouvelles, il tournait encore aux Etats Unis et préparait un nouvel album. Parions qu’il le testera avant sur le dance-floor de sa caverne…

 

Clement “Coxsone” Dodd est mort…

Le fondateur du mythique studio et label jamaïcain Studio One s’est éteint le 5 mai dernier à l’âge de 72 ans.

Il aurait été victime d’une crise cardiaque alors même qu’il travaillait dans son studio avec l’ex-leader des Chosen Few, Bunny Brown, et Jennifer Lara.

Ironie du sort, ce tragique accident est intervenu quatre jours seulement après que les autorités de Kington aient décidé de renommer la rue Brentford Road, où était situé son studio, en Studio One Boulevard.

C’est une immense perte pour la musique jamaïcaine. Même si certains artistes qui sont passés dans son studio depuis 40 ans se sont plaint de problèmes financiers avec Coxsone, il est indéniable qu’il a été la pierre angulaire de tous les sons qui ont parcouru la Jamaïque, puis le monde entier : calypso, ska, rock steady, reggae, dub…

Vétéran d’une époque fondatrice, Coxsone restera sans nul doute comme le producteur qui amorça les carrières les plus prestigieuses : Bob Marley, Peter Tosh, Ken Boothe, Jackie Mittoo, Alton Ellis…

Homme de l’ombre, homme d’argent, homme de génie, c’est un peu tout cela à la fois…Il nous manque déjà à tous….

Plus d’infos : article du Jamaican Observer et du Jamaica Gleaner

The Guitar & Gun – Highlife Music from Ghana (Earthworks/Sterns)

Parfois, on serait prêt à acheter certains disques uniquement pour leurs pochettes…et on les achète. « The Guitar and Gun » fait partie de ceux-là. La photo en couverture est tellement symbolique qu’elle vaut toutes les notes contenues dans le livret, au demeurant très exhaustif : un soldat en tenue règlementaire (casque lourd et treillis) empoignant sa guitare, tout en gardant à portée de main sa kalachnikov…

Il faut dire qu’à l’époque où ces enregistrements ont été réalisés, entre 1981 et 1984, le Ghana vivait une période insurrectionnelle. Suite à un coup d’état de Jerry Rawlings en 1981, un série de mesures politiques plongèrent le pays dans une crise économique et sociale profonde. L’une d’entre elles consistait à instaurer un couvre-feu strict, empêchant toute vie nocturne et, par conséquent, tout concert.

Les Ghanéens se replièrent alors dans les églises, qui sponsorisaient de petits groupes de gospel et de high-life, pour exprimer leurs craintes mais aussi leur espoir d’une vie meilleure. D’autres structures, comme le Bakoor Studio à Accra, seul studio en activité dans le pays à cette époque, prirent le risque de continuer, malgré les conditions difficiles, la diffusion d’une production musicale prolifique.

Pour preuve, il suffit d’écouter la variété de styles présents sur cet album : gospel, high life culturel (guitare-chant-percussions), high life « festif » (cuivres-guitare-basse-batterie), etc…L’un des groupes qui synthétise le mieux tous ses aspects de la musique ghanéenne de l’époque est à mon sens le F. Kenya’s Guitar Band, qui, en l’espace de deux titres, atteint des sommets d’émotions et d’expression musicale.

Tout l’intérêt de cette compilation réside dans une réflexion menée sur les contraintes appliquées à la musique d’un pays : contrainte de temps (le début des années 80), contrainte d’espace (le Ghana, et plus particulièrement Accra) et contrainte politique (un régime dictatorial). Une preuve de plus que les contraintes accumulées ne peuvent jamais limiter l’expression d’un peuple.

                  

Couverture originale (LP – 1985)                Réédition (CD – 2003)

Silver Camel – Un label, une légende

Le terme underground est souvent galvaudé ou utilisé à des fins de marketing crapuleux. Mais il peut parfois prendre tout son sens, et c’est le cas avec le label Silver Camel.

Créé en Angleterre en 1977, après la fusion d’un sound system et d’un magasin de disques (Daddy Kool), il s’appuie sur une solide réputation, notamment auprès du public punk, qui est acquis à la cause du reggae. En faisant la promotion du producteur Phil Mathias et d’artistes comme Prince Far I, Jah Thomas ou Augustus Pablo, Silver Camel place rapidement ses disques dans les charts.

Mais le réel succès viendra à l’aube des années 80, avec les productions de légendes comme Alton Ellis et, de manière assez étonnante, d’albums dub de Ranking Dread et Al Campbell. A ce titre, les deux volumes des compilations-showcase « Roots Reggae Party » sont condensé parfait du style Silver Camel, marqué par des chansons oscillant entre 9 et 10 minutes, cumulant version vocal + dub + version dj + dj dub. Magnifique…

L’histoire du label se perd après dans les années 80 lorsque le son digital fait son entrée et relègue au second plan les productions plus roots. La publication en 2002 de l’album de Billy Boyo, enregistré en 1983 mais jamais sorti depuis, est l’occasion de reformer le label qui prend le nom de Silver Kamel Audio (SKA) et s’installe désormais aux Etats-Unis.

On ne peut rester qu’admiratifs devant une sélection artistique aussi pointue qu’éclectique (écoutez le « Daydreaming » d’Alton Ellis qui penche plus du côté soul que roots…) et c’est assurément ce qui fait la force de ce label, qui a su, en une poignée d’albums, réunir les meilleurs producteurs, chanteurs et musiciens. Ca donne de vrais moments de bonheur musical. Quand je vous disais underground…

Toute la discographie du label Silver Camel